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Angelo Riva nommé Coordinateur européen du projet EURHISFIRM

 

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Angelo RIVA, économiste, historien et professeur à l’EBS PARIS, a été nommé Coordinateur européen du projet Européen EURHISFIRM*, projet de science sociale digitale qui a pour objectif de mettre en place des technologies innovantes telle que la connexion et la constitution de bases de données relatives aux entreprises européennes sur du long terme. Ce projet à forte connotation digitale s’inscrit totalement dans les axes EDIC (Entrepreneuriat, Digital, Innovation, Créativité). Interview.

 

1) Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

J’enseigne à l’EBS PARIS en tant que professeur de finance et responsable de la recherche scientifique. Je suis également chercheur associé à la Paris School of Economics. Durant ma carrière, j’ai enseigné à la Paris School of Economics, à Sciences Po Paris, à la Sorbonne, à la Faculté d’Economie et de Statistique de l’Université de Milan et à l’Université de Milan. Je suis qualifié par le Conseil National des Universités pour enseigner la gestion, des sciences économiques et de l’histoire contemporaine.
Mes travaux se situent au carrefour entre ces différentes disciplines avec une approche quantitative marquée. Je ne dis pas – comme certains économistes – que si je ne peux pas mesurer un phénomène, celui-ci n’existe pas, mais qu’il faut s’efforcer de le mesurer. C’est pourquoi pendant les dernières années, j’ai mené des projets dans le domaine des « digital social sciences » qui, en associant ingénieurs et informaticiens à des chercheurs en sciences sociales, visent à développer et connecter des bases de données financières de haute qualité.
Il s’agit de l’Equipement d’Excellence Data for Financial History, financé par le Commissariat général à l’investissement auprès de Matignon dans le cadre du Programme « investissement d’Avenir », les projets « Systemic Risk » et « Historical Big Data » financés par l’Agence Nationale de la Recherche ; je suis en outre membre des conseils scientifiques de l’unité CNRS Eurofidai, le plus important acteur français dans le domaine des bases de données financières, et de l’Initiative de Recherche Interdisciplinaire Stratégique « Gouvernance Analytics », consacrée à l’étude quantitative des questions relative à la gestion des organisations, et en premier lieu des entreprises; je collabore au Data Lab de l’Institut Louis Bachelier qui réunit chercheurs, entreprises et agences publiques autour de la recherche en finance.

 

2) Vous êtes le Coordinateur européen du projet « EURHISFIRM » financé par la Commission Européenne dans le cadre d’Horizon 2020. Pouvez-vous nous présenter le projet « EURHISFIRM » ?

 

Les données sont au cœur de la stratégie européenne de recherche et innovation. Régulations, politiques économiques, recherche et innovation académiques et professionnelles doivent être bâtis sur des données de haute qualité. Si vous voulez, les données sont en même temps abondantes et rares : il est relativement facile de trouver des données, mais extrêmement difficile de trouver des données fiables et organisées qui puissent effectivement être utilement traitées. Si les données ne sont pas « bonnes », les conclusions qui s’appuient sur ces données sont fausses.
En outre, le morcellement des bases de données représente une ultérieure barrière : souvent, réunir des données de qualité stockées dans différentes bases relève du parcours du combattant tant les indexations, les protocoles et les définitions sont différents d’une base à l’autre.
Finalement, l’Europe manque cruellement de « données longues », à savoir de données couvrant des longues périodes de temps ; les analyses en longue période sont pourtant cruciales pour comprendre le système économique d’aujourd’hui et les directions qu’il prendra demain, et comme le dit un vieil adage : le futur a un long passé. Par ailleurs, l’histoire est un richissime laboratoire pour mener des expériences naturelles « grandeur nature » : l’observation des réactions d’entrepreneurs et entreprises face aux mutations politiques, sociales, technologiques, économiques et financières des deux derniers siècles fournit des instruments précieux pour relever les défis d’aujourd’hui et se préparer à ceux de demain : pour le dire avec Mark Twain, « History doesn’t repeat itself, but it does rhyme ».
C’est pourquoi le projet EURHISFIRM vise à développer des outils numériques pour collecter, organiser, connecter et diffuser des données de très haute qualité concernant les entreprises européennes sur un très longue période de temps, de la fin du XIX siècle à aujourd’hui. Après une analyse des données disponibles, on tentera de connecter celles qui seront jugées de qualité et on tentera de construire de façon cohérente celles qui manquent…
J’ai pu réunir autour de ce projet un consortium interdisciplinaire de douze institutions de sept pays européens (informaticiens, économistes, financiers, historiens, économètres, data scientists) et proposer à la Commission européenne le développement de cette infrastructure européenne dans le cadre du programme Infrastructure Development de H2020.

 

Le programme Infrastructure Development est le plus ambitieux de H2020. Le développement de l’infrastructure prendra quinze ans avec un budget estimé à vingt millions d’euro, si nous satisfaisons les critères, très exigeants, de la Commission. Après une première phase de trois ans pour le design de l’infrastructure et la réalisation des prototypes, un jury international évaluera notre travail. Si ce jury est satisfait, nous aurons cinq ans pour développer les outils. Si nous passons la deuxième évaluation, nous aurons encore cinq ans pour consolider l’infrastructure et deux ans supplémentaires pour démontrer qu’elle est effectivement utilisée par chercheurs, entreprises, et agences publiques. Si nous sommes assez tenaces, créatifs et innovants pour arriver à la fin de ce parcours, l’Union Européenne assurera la pérennité de l’infrastructure avec les gouvernements nationaux.
La Commission exige le développement d’une infrastructure de classe mondiale. Notre objectif est bien celui de dépasser celle qu’aujourd’hui est la référence mondiale dans le domaine des données sur les entreprises… américaines : le CRSP-COMPUSTAT. Pour ne rester que dans le domaine de la recherche scientifique, Google Scholar retourne environ 60.000 références d’articles scientifiques écrits avec les données CRSP et environ 54.000 avec les données COMPUSTAT. Ces deux bases sont aussi bien largement utilisées par entreprises et agence publiques. La fusion récente entre ces deux infrastructures est le signal de toute l’importance que les Etats-Unis attribuent aux données et à leur maîtrise.

 

3) Quel est votre rôle en tant que Coordinateur européen du projet « EURHISFIRM » ?

 

Well, je crois que mon principal rôle sera celui du « traducteur ». Il ne s’agira pas bien évidemment de traduire du hollandais à l’espagnol, mais de faire « l’interface » entre les différentes communautés qui composent le consortium. Par exemple, il n’est pas évident pour un historien de collaborer avec un data scientist. Chaque discipline a son propre système de référence, sa façon de questionner et d’appréhender la réalité. Le « choc des civilisations » est un risque réel. Je ne suis pas un expert de chaque domaine, mais mon profil interdisciplinaire me permet de « parler » aux différentes communautés… sans m’énerver… et de traduire les idées des uns dans le langage des autres.
Heureusement le noyau dur du consortium travaille ensemble depuis longtemps dans le cadre du groupe de recherche EURHISTOCK formé en 2009 à Madrid. Le consortium a pris sa forme définitive en avril 2016 lors du workshop international « Building up financial and banking databases » que j’ai co-organisé avec Eric Monnet de la Banque de France. Depuis, le consortium a tenu des réunions mensuelles dans les villes des institutions qui le composent pour arriver à la soumission du projet fin mars 2017. Il s’agit donc d’un travail de longue haleine, nécessaire pour concevoir un projet d’une telle ampleur et pour « accorder les violons ».
Il y aura ensuite le travail de planification et coordination du projet au sens strict du mot. La gestion de tout projet évolue dans un contexte… incertain. Plus longue est la durée du projet, plus élevée est l’incertitude. Planifier aujourd’hui un travail qui s’étalera sur quinze ans n’est pas évident : comment anticiper les avancées de la technologie, les évolutions des équipes qui dépendent des parcours professionnels des individus qui les composent, les difficultés relatives au traitement de données qui n’existent pas encore ? La réflexion sur la planification doit être constante. A cela s’ajoutent les questions de coordination. Les travaux de la première phase du projet sont menés dans sept pays et le « club » est appelé à s’élargir dans les phases successives pour intégrer d’autres institutions et pays européens.
Orchestrer ces travaux ne sera pas simple, mais je partagerai ces lourdes tâches avec les membres du comité exécutif que je préside : Wolfgang Koenig, managing director de l’House of Finance de l’Université Goethe de Francfort et directeur de l’e-Finance Lab du SAFE Resaerch Center de la même université ; Jan Annaert, professeur de finance à l’Université d’Anvers et directeur du SCOB Research Center.

 

4) Ce projet a une forte connotation digitale, et il est centré sur les entreprises. Que va apporter votre étude à l’EBS PARIS, aux enseignements et aux étudiants ?

La recherche et l’enseignement à l’EBS sont construits autour des axes EDIC : Entrepreneuriat, Digital, Innovation et Créativité. Ce projet en est la conséquence. La conception et l’élaboration de mon projet doivent beaucoup à « l’environnement EDIC. » de l’Ecole qui représente une culture et des expertises, déclinées par les chercheurs de l’EBS dans différentes dimensions.
L’infrastructure EURHISFIRM se propose de suivre les entreprises dès leur naissance. Il sera alors possible d’étudier les conditions de créations des entreprises et leurs chances de survie selon leurs modalités spécifiques, ainsi que selon le contexte économique et le cadre institutionnel où ces créations ont vu le jour. L’innovation et la créativité seront ensuite au cœur du développement d’outils digitaux pour collecter, organiser, connecter et diffuser les données : aujourd’hui des technologies existent, mais elles posent encore des problèmes sérieux. Par exemple, les données « born-digital » peuvent être aisément collectées mais elles demandent un énorme travail d’harmonisation et organisation. Dans ce domaine, il est nécessaire d’innover et les progrès récents de l’intelligence artificielle nous font espérer. Encore, nous développerons les technologies NoSql nécessaires pour connecter des données extrêmement hétérogènes.
En retour, ces recherches pourront ultérieurement renforcer la culture et les expertises « EDIC », et contribuer à faciliter leur transmission aux étudiants. Elles amènent à incorporer innovation, créativité, digitalisation et entreprise dans son propre ADN. En se fondant sur cette culture et ces expertises, l’EBS a par exemple établi un partenariat avec l’ école d’ingénieurs, ECE Paris. Le parcours commun que l’EBS a établi avec cette école d’ingénieurs amènera les étudiants de l’EBS Paris à s’imprégner des compétences nécessaires à entrepreneurs et managers d’organisations bouleversées par le digital, mais aussi à dialoguer avec des personnes de formation différente. Les entrepreneurs doivent être à même de se rapporter à différentes cultures et maîtriser diverses compétences : celles des ingénieurs sont aujourd’hui incontournables dans n’importe quelle entreprise.

 

* « European Historical Firm » (Historical Firm Level Data for Europe)